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Recherches sur la Bièvre

Son nom

Sa géographie

Genèse d'une réglementation

 

Son nom

Comme je l'ai déjà écrit à plusieurs reprises, les légendes ont la vie dure.

A propos de la Bièvre, un auteur facétieux ou tout à fait ignorant des règles de la toponymie a lancé l'idée que le nom de la rivière viendrait du gaulois " bever ", qui désigne le castor ; et voilà notre rivière baptisée la rivière des castors. Tous les gens intéressés par l'histoire de ce cours d'eau - à l'époque moderne - se sont emparés de cette étymologie et la répètent à satiété.
Mais si l'on cherche un peu mieux et que l'on étudie quelque peu l'hydronymie, on s'aperçoit rapidement que les noms donnés aux rivières l'ont été de nombreux siècles avant J-C par les Celtes - dans nos régions - ou peut-être même par les peuples qui les ont précédés.
Sachant que dans le nord de l'Europe, les cours d'eau ont creusé leurs lits, dans leur aspect actuel, entre dix mille et six mille ans, date de la fin de la dernière glaciation, elles ont reçu des noms variés, certes, mais la plupart du temps, elles ont d'abord porté le nom générique, comme c'est encore le cas en Afrique. A Ségou, pour désigner le Niger, on dit tout simplement le " fleuve ". De même, au temps de mon enfance campagnarde dans le Loiret on disait : " on va laver le ligne à la rivière ", et non à la Cléry. On pourrait multiplier les exemples.

J'ai lu dernièrement que le nom de Bièvre était cité dans un texte du XIIe siècle et comme je suis comme Saint-Thomas, j'ai cherché la référence et la traduction exacte de la phrase du texte latin ou du français de cette époque. Je n'ai pas trouvé de phrase, mais le nom dans un dictionnaire et j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait du village de Bièvre et non de la rivière. Dans un texte officiel de 1748 qui reprend toute l'histoire connue de la Bièvre, il est dit que l'on ne la connaissait en 1530 que sous le nom de rivière de Bièvre autrement dit qui vient du village de Bièvre. Il y a en France de nombreux villages qui portent ce nom ou qui ont la même racine. A partir du XVIe siècle, on prit l'habitude de désigner la Bièvre sous le nom de rivière des Gobelins. On la trouve aussi sous le nom de rivière de Gentilly ; toujours le lieu d'où elle vient ou par où elle passe. J'en déduis que cette petite rivière n'a jamais porté de nom officiel avant d'être " industrialisée ".

Michel Roblin suggère que le mot Bièvre pourrait venir d'un radical celte " onne " qui signifie tout simplement eau courante, eau vive. De toutes façons, même si on peut attester la présence ancienne de castors dans nos régions, il n'y a aucune raison de penser qu'un animal peut donner son nom à une rivière .

Sa géographie

On savait déjà sous François 1er que la rivière prend sa source à la fontaine Bouvière au-dessus de Versailles - bien que certains auteurs l'aient ignoré par la suite - , qu'elle reçoit de nombreuses sources et fontaines avant de traverser l'étang du Val. Elle arrose ensuite quelques villages avant d'arriver à Bièvre, de traverser Igny, Verrières, Antony. C'est à partir de cet endroit, que, lasse de creuser son lit dans le sens contraire de celui de la rotation de la terre, elle infléchit son cours nettement vers le nord en traversant les anciens villages de Fresnes, l'Haÿ, Arcueil, Cachan et Gentilly.

Elle a creusé au cours des millénaires une large vallée à fond marécageux. On voit qu'elle naît à l'altitude 160 par rapport au niveau de la mer. Sachant qu'elle pénètre à Antony à la cote 55, elle a perdu 105 m de pente en 20 km, soit 5 mètres par kilomètre, ce qui est beaucoup pour un si petit cours d'eau.
J'ai repris la lecture du livre de Roger Dion, ancien professeur au Collège de France, intitulé " les levées de la Loire " (1962 ). J'ai relu attentivement ses explications sur la formation des lits d'une rivière. Cette formation répond à des lois qu'il serait trop long d'expliquer ici en détail.

Disons simplement qu'un fleuve en creusant une vallée, creuse deux lits à peu près parallèles appelés lits mineurs, chacun à la rupture de pente, séparés par une butte médiane formée par l'accumulation de sédiments déposés par les courants. L'un des deux, dit " lit mineur supérieur ", est toujours en eau, l'autre, dit " lit mineur inférieur ", se remplit lors des petites crues. Il peut y avoir plusieurs centaines de mètres entre les deux lits selon la largeur de la vallée creusée. En plus de ces deux lits, la rivière a formé un large lit appelé lit majeur, celui des inondations " le plenissimum flumen ".

Tout ce qui est dit pour la Loire s'applique à la Bièvre, toutes proportions gardées, mais l'hydrographie est la même, d'autant plus que, jusqu'à Antony, la vallée est creusée en majorité dans des sables comme celle de la Loire.

Pendant des siècles, il n'y eut entre les deux lits mineurs que des prairies ou des marécages selon la nature des sols traversés. La rivière, sur son parcours, rencontre en effet en alternance, des terrains perméables et des terrains imperméables. Cela a permis la naissance de nombreux étangs et des belles prairies qui fournissaient un foin d'excellente qualité grâce à la fertilité des limons.

Il serait bon que toutes les associations si désireuses de revoir la belle rivière disparue se penchent sur sa géographie première et cessent, entre autres erreurs, de croire que des moines ou les ingénieurs du passé ont creusé des kilomètres de biefs à partir de rien pour y établir les vingt-quatre moulins que nous avons répertoriés. Ils ont utilisé le lit mineur supérieur, le plus important, ils se sont employés à l'endiguer, c'est-à-dire à faire des levées solides pour renforcer les berges, d'où le nom de rivière troussée que l'on trouve dans certains textes ; ils ont établi un système d'écluses, de vannes, de déversoirs et n'ont dévié le cours de la rivière que sur les quelques mètres nécessaires pour alimenter les roues de leur moulin en respectant les pentes naturelles.

Depuis les sources jusqu'à Antony compris, l'eau arrivait au-dessus de la roue par une auge de la largeur de celle-ci. A partir de Berny et jusqu'à Paris, les roues étaient dites en-dessous, ce qui signifie que le moulin était installé au fil de l'eau. Les roues tournaient grâce à la force du courant et non plus par celle d'une chute.

En effet, Paris se trouve, à son point le plus bas, à 25 m au-dessus du niveau de la mer ; comme Antony est à 50 m, il y a, en 12 km 500, 25 mètres de pente, ce qui ramène celle-ci à 2 mètres par kilomètre ; ceci explique la présence d'importants marécages dans toute la vallée.


Pour conclure, je rappelle les éléments importants de ma recherche :

1°) La Bièvre a toujours eu deux bras sur tout son parcours y compris dans Paris, même si la trace de l'un d'eux a disparu.

2°) Ces bras sont situés à la rupture des 2 pentes des collines à gauche et à droite dans le fond de la vallée.

3°) le bras mineur supérieur toujours en eau est devenu le bras usinier.
La rivière y était maintenue à un bon niveau grâce à des levées et à des chaussées judicieusement étudiées et entretenues.

4°) le bras mineur inférieur a été au cours des siècles abandonné, comblé, mal entretenu, puis parfois remis en état après des siècles d'oubli.

5°) Le lit majeur, celui des inondations est celui dans lequel il n'aurait jamais fallu construire, mais urbanisation oblige !

6°) La connaissance des lits naturels de la Bièvre devrait permettre de préciser son statut juridique le moment venu, car abandonné ou pas, en eau ou pas, le lit d'une rivière non domaniale appartient jusqu'à la moitié au riverain propriétaire des terrains bordés par la rivière. La Bièvre réglementée ou pas appartient à cette catégorie. Tous les actes notariés l'ont affirmé pendant des siècles et l'affirment encore de nos jours en précisant les servitudes de passage.

Tous les moulins, toutes les tanneries, toutes les blanchisseries ont disparu. Jusqu'à Antony, la rivière est à l'air libre traversant encore de nombreuses propriétés privées ou les bordant simplement. A partir d'Antony, circulant dans des canalisations qui lui sont propres, c'est-à-dire non mélangée ni aux eaux pluviales, ni aux eaux usées, elle a gardé son statut de rivière. Aucun texte ne signale un quelconque déclassement. Il reste aux législateurs le soin de légiférer.

Note : Sur la formation des lits de la Bièvre, revoir le bulletin n°9 : Comprendre la Bièvre à Antony, pages 46 à 54, 2ème semestre 1993

Genèse d'une réglementation

Etudier la géographie de la vallée de la Bièvre, de la rivière et de ses multiples affluents, est encore possible grâce aux textes anciens et à l'observation du milieu sur place. En revanche, écrire l'histoire de la " Bièvre rivière " dans un article de quelques pages relève de la mission impossible. Les historiens qui l'ont étudiée sur plusieurs siècles ont publié des centaines de pages (cf. S. DUPAIN. La Bièvre). Ceux qui ont écrit des mémoires n'ont vu qu'un aspect des multiples problèmes posés par ce cours d'eau. On peut citer l'exemple du médecin Jean-Noël Hallé en 1790 dont les travaux ont été repris et développés par deux autres médecins MM. Parent-Duchatelet et Pavet de Courteille en 1822 (1). Ils ont réfléchi sur la santé publique et sur les effets de la " pollution " de la Bièvre à Paris, bien que ce mot ne soit pas encore à la mode. La plupart du temps, les auteurs ne se sont penchés que sur le cas de la rivière dans Paris et sur les problèmes nés de la présence des nombreux industriels qui s'y étaient implantés depuis le XVIe siècle. C'est à peine si les villages de Gentilly, d'Arcueil ou de Cachan étaient cités. Au-delà, c'est le silence jusqu'au XVIIe siècle, où l'on trouve en 1625 un texte qui répertorie tous les moulins (2).

En effet, à part la gestion des vingt-quatre moulins établis depuis des temps immémoriaux dans les villages traversés par la rivière, il ne se passait pas grand-chose des sources jusqu'à Paris. Les gens de la vallée vivaient au rythme de la nature, le lit mineur supérieur roulait toujours un minimum d'eau, le lit mineur inférieur se remplissait pendant les petites crues et le lit majeur était inondé normalement au moment des grandes eaux, pendant quelques heures ou quelques jours.
A Paris, la rivière traversait deux grands domaines, celui de l'Abbaye St Victor et celui du fief du Chardonnet dans la Censive de l'Abbaye Sainte Geneviève. Les abbés en assuraient la gestion et apportaient des modifications ou des améliorations selon les nécessités ou les accords passés avec leurs voisins.

Les ennuis commencèrent quand un Edit Royal de 1577, ordonna de transporter " hors la ville et près de l'eau, les tueries, mégisseries teintureries et corroiries " qui, étaient implantées entre la place de grève et le Pont Neuf. Elles vinrent s'installer sur la Bièvre bien que hors les murs à l'époque présentait l'avantage d'être toute proche. Le nombre d'industriels augmenta régulièrement et ils utilisèrent de plus en plus d'eau. Malheureusement la situation s'aggrava quand on imagina de capter les sources de Rungis pour les conduire à Paris. Le projet était celui de Henri IV et de Sully quelques années après. A la mort du roi en 1610, marie de Médicis reprit le projet et le 17 Juillet 1613, Louis XIII enfant posa la première pierre du regard n°1. On dut construire un nouvel aqueduc pour traverser la vallée de la Bièvre ; il fut mis en service le 18 mai 1624 (cf. Florence Pizzorni La Bièvre de Buc à Paris Horwath 1984). On dit que l'eau servit en priorité aux besoins du palais du Luxembourg, palais de la Régente.

Toujours est-il que la Bièvre ne reçut plus qu'une partie des eaux des sources de sa rive droite, après Antony et que l'eau de la rivière manqua de plus en plus à Paris. Les industriels commencèrent à se plaindre au roi. Ils estimaient qu'ils contribuaient à la prospérité du royaume et que l'on devait prendre en compte leurs revendications. La première ordonnance retrouvée du Grand Maître des eaux, est datée du 31 mai 1625. La situation alla en s'aggravant tout au long du siècle. Les Arrêts du Conseil du Roi et les jugements de la Table de Marbre se succédèrent, 1650,1658, 1665 jusqu'à l'Ordonnance dite de Colbert en Août 1669 qui réglementait non seulement les fleuves et les rivières domaniaux, mais instituait aussi une police de la Bièvre. Ce texte fut suivi de requêtes, de sentences, d'ordonnances, d'arrêts du Conseil ; tout ceci en vain, semble-t-il.

Pendant ce temps, on construisait Versailles et le roi avait besoin de beaucoup d'eau pour les bassins du parc. On décida d'utiliser les eaux de la Bièvre. On les maintint dans un petit étang appelé étang du Val, non loin des sources. S.Dupain dit " que l'on construisait le long de la côte appelée le Désert, une série de pompes mues par cinq moulins à vent, à l'aide desquelles on les élevait sur la colline. Elles étaient ensuite reçues dans des réservoirs et de là dans un grand bassin placé sur le haut de la butte de Satory, après quoi, des conduites les amenaient à Versailles ". Ce système devint insuffisant, mais on continua à l'utiliser jusqu'à la mise en service des eaux de la retenue de l'étang de Saclay en 1683. Puis Colbert approuva le projet de l'ingénieur Colbert et accepta la construction d'un aqueduc en maçonnerie pour recueillir les eaux du plateau et les emmener à Versailles ; c'est l'aqueduc de Buc, édifié en 1686, qui enjambe la vallée et que tout le monde connaît.

On a peu de textes pour la fin du XVIIe siècle. Il fallut attendre le début du XVIIIe siècle pour que, d'arrêts du Conseil, en Jugements, les riverains acceptassent de voir venir chez eux des " inspecteurs " de la rivière qui leur donnaient des ordres et les menaçaient d'amendes si les travaux demandés n'étaient pas exécutés dans les délais prescrits. La première véritable inspection de la totalité de la rivière eut lieu en 1676. Nous possédons le compte rendu de la visite et le texte des décisions prises. Ce rapport comporte de très nombreux articles. C'est une mine de renseignements à la fois sur les diverses installations, sur les moulins, mais aussi sur les comportements de ceux qui se croyaient propriétaires de l'eau et qui étaient peu enclins à accepter une quelconque réglementation.

Pourtant, il fallut bien qu'ils se résignent et acceptent le fait que cette rivière totalement privée pendant des siècles passe peu à peu sous la tutelle de l'Etat quant à la gestion de l'eau. Les riverains cependant demeurèrent propriétaires des lits et des berges. Ils durent les entretenir, faire les curages à leurs frais, et, s'ils utilisaient l'eau pour leurs usines, ils devaient en rendre la même quantité et ne plus la détourner à leur profit en construisant, pièces d'eau ou viviers, ni l'utiliser pour irriguer leurs terres. Bien entendu, cette réglementation fut mal appliquée ou pas appliquée du tout, les meuniers firent la sourde oreille, les grands propriétaires oublièrent les prescriptions ; très peu se soumirent et entreprirent les travaux demandés. Les inspecteurs des eaux et forêts revenaient périodiquement, ils constataient les mêmes inconvénients, faisaient les mêmes recommandations, jusqu'à leur prochaine visite !

Au cours du XIXe siècle, la situation se dégrade de plus en plus ; les pouvoirs publics, incapables de faire respecter quelque réglementation que ce soit, craignant de voir se développer dans Paris, des épidémies, en raison des miasmes dégagés par la rivière décidèrent de la couvrir progressivement. Les travaux commencent en 1826 : on entreprend de murer les deux lits des canaux, on voûte le canal commun pour le faire passer sous le boulevard de l'Hôpital. En 1868, on crée le collecteur de Bièvre qui barre l'ancien cours, on détourne les eaux et on les fait passer sous la Seine par le siphon du pont de l'Alma. En 1878, on enterre la rivière morte. Elle est drainée dans une conduite qui, à partir de la Poterne des Peupliers, passe sous la place d'Italie et rejoint directement le grand collecteur. Le lit est comblé et on construit sur les terrains gagnés sur la rivière. De fermeture en fermeture, il ne reste plus, en 1900 que 1 363 mètres de Bièvre à l'air libre, et en 1912, la fermeture est pratiquement totale à Paris.

Il serait injuste et faux de chercher les causes de sa disparition dans la nature de la rivière elle-même. Ce n'est pas parce qu'elle était inconstante, capricieuse, imprévisible, que sais-je encore, qu'on est arrivé à une telle situation, c'est par un manque évident de civisme de la part des riverains et d'incapacité des pouvoirs publics en place. Cette rivière telle qu'elle était à l'origine, ne demandait qu'à vivre. Il aurait fallu continuer à respecter ses deux lits mineurs, ne pas entraver son cours, réguler son débit par des retenues et un système d'écluses ; pour cela, il aurait fallu une coordination des hommes et des moyens depuis les sources jusqu'à ses confluents avec la Seine, une volonté politique ainsi que des lois claires.

Certains en sont venus à se demander en 2001, si elle était restée privée, c'est-à-dire non domaniale ou si de règlements de police de grande voirie en règlements de grande voirie, elle ne devait pas être considéré comme domaniale c'est-à-dire dépendant du domaine public avec tout ce que cela comporte. Elle a été oubliée dans la liste des rivières figurant dans les différentes lois sur l'eau. Il serait grand temps de fixer une fois pour toute son statut, si l'on doit voir un jour dans nos villes un ruisseau que certains appelleront " Bièvre ", mais qui, bien que n'étant son clone en quelque sorte, qu'un simulacre de rivière, devra avoir un statut précis et appartenir à quelqu'un

Yvonne FIRINO

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